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Quand le pot de beurre d'arachide est vide, rien
ne va plus le matin à la Boussole. C'est normal, quand
on a passé la nuit dans une voiture à plusieurs
avec un chien, ou qu'on a couché dehors dans un sleeping
humide, parce qu'il y a plus de place dans les shelters, ou dans
une chambre d'hôtel plus ou moins propre où il est
difficile de passer une bonne nuit, parce que dans la ruelle en
bas, ça n'arrête pas, on a faim le matin.
Ça c'est la Boussole, le centre communautaire
des francophones démuni(e)s à Vancouver. Le grille
pain ne dérougit pas, le micro-onde non plus, il est 10
heure du matin et c'est l'automne.
Quelqu'un réclame une serviette avant de
monopoliser la salle de bain, brosse à dents en main; il
cherche aussi un rasoir et du savon. La petite sécheuse
tourne, parce que les vêtements dans le sac à dos
restent toujours inconfortablement humides même quand le
soleil est sorti.
Ici, pas de code vestimentaire : les running shoes
commencent à se déchirer le long des semelles, les
jeans s'effilochent, ça sent un peu la terre. Ça
sent les toasts brûlés. On feuillette le journal
de Montréal, on parle d'une querelle dans la ruelle hier
soir qui a mal tourné. Un jeune originaire d'Haïti
se plaint : il est trempé, il s'est levé à
5 heure ce matin et il vient de gaspiller 3 heures en ligne. Il
voulait se trouver une job pour aujourd'hui, mais il y avait trop
de gars devant lui, et puis ils exigeaient des bottes de travail
et un casque. Lui, il n'a pas d'argent, il ne peut pas en acheter.
C'est dur de se sortir de la pauvreté quand on n'a rien.
Les beignes sur la table se font bien des amis.
Le micro-onde sonne, la soupe à la tomate est enfin chaude!
Les gens mangent et regardent la télévision,
en français d'habitude, parce que la langue anglaise demeure
encore indéchiffrable. Les braves argumentent qu'il faut
écouter de l'anglais, c'est comme ça qu'on apprend
- et puis ce n'est pas difficile de deviner avec des vidéo-clips.
Pour se trouver une job, il faut parler anglais, même pour
laver la vaisselle..
Un peu plus tard, une poussette avec maman : elle
était venue à Vancouver avec son chum et puis, lui
il s'est découragé, les dollars qu'ils avaient à
leur arrivée étaient dépensés. Il
ne trouvait pas de travail, il a mal pris ça et les disputes
se sont multipliées. Maintenant, elle a besoin de s'organiser
pour s'occuper du bébé et elle ne connaît
personne.
Lui, il n'a pas encore 20 ans : ses cheveux sont
longs, ses bottes sont fatiguées. Son sac à dos
fait du bruit parce qu'il promène son chaudron et son sleeping,
c'est lourd. Son chien est sale et hirsute, et il a faim lui aussi.
Le jeune est venu parce qu'il a rencontré le travailleur
de rue de la Boussole derrière la rue Granville. Il a raconté
son histoire et il voudrait quelque chose, un coup de pouce. Vancouver,
c'est pas vraiment comme ça qu'il l'imaginait : il pleut,
le bien-être social ne veut pas l'écouter et à
la longue, coucher caché dans des buissons dans un parc,
c'est dur.
De l'autre côté de la salle, le bénévole
de l'accueil essaie de rassurer tout le monde, explique c'est
quoi vivre à Vancouver, sans argent. Il faut comprendre
comment ça marche ici, c'est pas comme ailleurs, pas comme
au Québec, pas comme en Afrique.
Le travailleur social écoute, se promène
et puis s'isole dans le bureau avec une cliente. Il faudra trouver
un docteur qui comprend le français, se faire un plan de
vie pour les semaines qui viennent, se donner du courage et de
la confiance en soi, oublier, se sortir du trou.
Il y a déjà une queue devant les ordinateurs.
On explore les annonces classées. Il faut trouver un vrai
logement, pourtant ce n'est pas évident et surtout c'est
décourageant. Il n'y a pas grand chose à louer et
c'est cher, même dans l'est de la ville. Il n'y a qu'une
solution, c'est de s'essayer et de trouver de l'aide à
la Boussole pour se faire comprendre au téléphone.
Il faut prendre des rendez-vous. Il faut partir à pied
tout de suite, aller visiter tout de suite, il y a trop de gens
qui cherchent un endroit pour s'installer.
Il y aussi tous les sites internet pour continuer
à chercher du travail. Maintenant que le conseiller à
l'emploi a rédigé un bon résumé et
que la lettre de présentation est belle, c'est l'heure
d'entamer une recherche, d'envoyer des fax, de pratiquer son anglais,
tout seul au téléphone, pour se vendre, si c'est
possible. Et puis quand ça ne va plus, qu'on se décourage,
on retourne voir le conseiller à l'emploi.
Il y a le courrier électronique pour parler
aux ami(e)s ou à la famille quand on lui parle encore ou
qu'on en a une qui veut encore savoir où on est. Sinon
et bien on va parler aux autres et prendre un autre café.
Si tout va bien, un jour on n'ira plus à
la Boussole, on n'aura pas le temps, on aura un vrai logement,
du travail, une vie quoi.
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